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"the Chelsea hotel series" 

2008

cent une empreintes originales sont placées sur 8 étages du Chelsea hôtel au cours de l'hiver 2007/2008.

 

premier volet de la série stickyfinger (n°1/10)

2007/2008 : les empreintes sont placées à chaque palier de l'escalier principal.

En 2011 le Chelsea ferme, seulement accessible à quelques résidents de longue date, à sa réouverture en 2022 surprise ! les empreintes ont survécue à la rénovation complète du bâtiment, devenant ainsi une mémoire du lieu.  

CARESSE

 

Une œuvre dissimulée à chaque étage dans les entrailles du Chelsea Hotel par l'artiste Aldo Caredda joue à mains nues et à tous les étages une partition tactile questionnant le mythe et la trace. Jeux de mains…

 

Des tableaux partout sur les murs, des ombres glissant le long des couloirs, des fantômes hantant la mémoire du siècle et errant entre des nombres qui ressemblent à s’y méprendre à ceux que l’on épingle sur une porte pour être sur de la reconnaître, des vivants qui creusent les mots pour qu’il en sorte enfin des sons, d’autres qui entaillent les images pour les strier de leurs désirs inaccomplis, quelques uns qui tanguent et risquent tomber, quelques unes qui dansent parce qu’il n’y aurait rien de mieux à faire, et du haut jusque en bas de l’escalier fatal, encore et encore, des corps qui déambulent, comme si rien ne devait jamais arriver là d’autre que la continuation de la vie sous tous ses aspect, les meilleurs, les pires.

Nous sommes à New York au Chelsea Hotel, 222 West 23rd Street qui vient pourtant de fermer ses portes pour la première fois de son histoire, c’est-à-dire depuis plus d’un siècle, puisque les murs ont été construits en 1884 et qu’ils sont devenus ceux d’un hôtel en 1905.

La porte est close, bien close et nul ne sait ce que va devenir le Chelsea. Un hôtel encore ? Une résidence de luxe ? Qu’importe, puisque c’est d’empreintes dont il est question ici, maintenant.

Un parmi tant d’autres, Aldo Caredda a maintes fois séjourné dans cet hôtel. Il a vite compris que les effluves du désir, des désirs, de l’infinité des formes du désir, enveloppaient ce lieu d’une atmosphère indélébile.

Amour, sexe, drogue, violence, mort, naissances sans doute, premières et dernières nuits et tant d’autres entre les deux, c’est de légende que sont tissés ces étages ouvrant sur des chambres spacieuses dans lesquelles tant de célébrités ont dormi. Que dis-je ! Vécu ! Parfois des mois, parfois des années. Certains, dit-on, y seraient encore jouant au chat et à la souris avec les ouvriers et le nouveau propriétaire pour continuer à vivre dans la légende du siècle.

Aldo Caredda, lui, a réalisé l’une de ses œuvres dans l’hôtel, et il y a de fortes chances que, quoiqu’il advienne, elle reste en place. En effet, il réalise des empreintes de ses doigts, peinture blanche sur fond noir, à chaque fois la même et à chaque fois absolument nouvelle, qu’il découpe à la taille même d’un bout de doigt et qu’il colle, au gré de ses errances, dans les endroits les plus inattendus. Les lieux peuvent être mythiques, les recoins dans lesquels il vient placer ses empreintes restent le plus souvent non vus !

Si par hasard certains des ouvriers les découvrent du côté secret des canalisations et les enlèvent, c’est sans doute les dernières traces vives de la mémoire du lieu qu’ils détruiront.

Car chacune de ces empreintes, il y en a cent une, comme dans les autres boîtes qu’il confectionne et qui constituent en tant que telle l’œuvre avant dispersion, est non tant un souvenir qu’un activateur de mémoire, c’est-à-dire de phantasmes, entendons de fantômes et donc un peu d’angoisse et beaucoup de désir.

Oui, en déposant à chaque étage quelques unes de ces formes bizarres, en refaisant ce geste secret et opératif cent une fois, il a redonné vie à une strate du passé.

Il a bien vu Abel Ferrara et une nuit, un homme qui lui raconta une histoire abracadabrante mais vraie d’un tableau accroché dans l’hôtel , tableau qu’il avait voulu volé et qui étant tombé pendant la nuit avait été récupéré par le propriétaire et réinstallé au-dessus du desk, mais si haut que tout espoir de pouvoir s’en saisir était perdu.

Aldo Caredda, lui, avant de déposer dans les entrailles du Chelsea, les cent une empreintes, en avait lors d’un précédent séjour, déposé une sous le desk. La jouissance de l’artiste tient à l’idée que son empreinte est comme touchée par des gens qui en ignorent pourtant la présence.

L’œuvre d’Aldo Caredda est une métaphore du désir qui fonctionne comme une métonymie, mais qui resterait éternellement en suspend. Comme on reste suspendu à la flèche du regard de l’autre, à l’aiguille de la seringue ou à la bouteille vide, mais aussi au corps de l‘autre qui vous repousse et vous rappelle, indéfiniment.

À chaque fois qu’il en a déposé une, d’empreinte, c’est un fantôme qu’il a réveillé, comme s’il avait été touché par l’improbable caresse. Et c’est un des moments de la vie de l’hôtel qui a été rejoué, comme se rejouent les scènes dans un rêve.

La réalisation de cette oeuvre est un concert silencieux. Chaque empreinte est une note posée sur la partition du temps et un baiser posé sur la joue d’un fantôme du Chelsea. Et qui n’a pas désiré secrètement un jour pouvoir l’offrir ce baiser, à Mark Twain, à Dylan Thomas, à Jack Kerouac, à Stanley Kubrick, Arthur Miller, Andy Warhol, William Burroughs, Tennesse Williams, Bob Dylan, Jim Morrison, Jimi Hendrix, Patti Smith ou Janis Joplin, pour n’en réveiller ici que quelques-uns ?

Voilà. Il est déjà l’heure de fermer les yeux et d’essayer de dormir, même si l’ambiance, là-bas, pour toujours, est à la fête. Et afin de plonger dans le rêve que fait le rêve qui nous rêve, écoutez juste un peu les paroles que Leonard Cohen qui vécut là aussi, a laissées, lui aussi comme une caresse impossible, sur la peau du chagrin : I remember you well in the Chelsea Hotel, / you were talking so brave and so sweet,/ giving me head on the unmade bed, / while the limousines wait in the street.

La porte se referme sur ces couloirs pleins de fantômes. Les clés des chambres ont été jetées, peut-être dans l’Hudson. Restent, ici et là, comme des marques d’animal dans la forêt du temps, les empreintes d’Aldo Caredda et l’ombre planante du désir qui enveloppe la nuit du rêve de son brouillard épais et quelques empreintes.

 

13 03 2012

Jean-Louis POITEVIN

(in All... magasine n°11)

ALL

Edition magazine

juillet/août/septembre 2012

"the Chelsea hotel series"  

2009

101 boites contenant 101 empreintes originales chaque (7x5x5cm)

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